Mercredi 21 octobre 2009 3 21 /10 /2009 22:59

Par Le Veilleur

Ces Eglises sont créées par des prédicateurs autoproclamés et rassemblent parfois des milliers de fidèles. Enquête sur le succès et les dérives d'une nouvelle mouvance protestante


Il se déclare «prophète». Il prédit bonheur et infortune comme on distribue bons et mauvais points. Il réalise des miracles et prêche l'Evangile. Un pasteur guérisseur, à l'occasion réparateur télé, peintre, carreleur... Avant sa fuite éperdue, Odilon Nseka répandait ses bienfaits dans les barres HLM. Un sans-église fixe qui rendait son culte dans les living-rooms et les salles de restaurant. Un sans-papiers qui affirme être au moins dans ceux du Seigneur. Né à Kinshasa en 1975, il n'a pas de titre de séjour. Un clandestin, à l'image d'un phénomène religieux largement méconnu en France et qu'on pourrait appeler l'évangélisme sauvage. Aujourd'hui, l'Envoyé du Bois-1'Abbé, la plus grande cité de Champigny-sur-Marne, ne possède plus ni temple ni dévots. Ceux qui le vénéraient contestent ses pouvoirs, quand ils ne le traitent pas d'assassin. L'homme qui promettait à ses ouailles richesse et succès, ce fondateur d'une Eglise dont il était l'unique ministre, croupit à la prison de Fresnes. Arrêté après un an et demi de cavale, il a été mis en examen pour le meurtre d'une jeune fille qu'il voulait épouser malgré elle. «La plupart des gens se sont détournés de lui», déclare son confrère en religion, son compatriote de l'ex-Zaïre, qui fut aussi son ami, le pasteur Longagu Litula Gode.
Petit, trapu, un visage poupin, Odilon Nseka est un prédicateur évangélique, le soldat perdu d'une armée aussi puissante que diverse. Une myriade de courants en passe de submerger le protestantisme hexagonal. Les évangéliques rassemblent plus de 400 000 fidèles sur le sol français. Tous les dix jours, une nouvelle chapelle se crée (1). Dans la plupart des cas, il s'agit d'assemblées qui ont pignon sur rue, regroupées dans des fédérations, de pasteurs dûment formés dans des facultés de théologie, soumis au contrôle de leurs pairs et de leurs paroissiens. Mais aux côtés de ces structures établies apparaissent des Eglises dites autocéphales, propriétés d'un homme ou d'une famille (voir encadré), des prêcheurs sortis de nulle part, des devins, des gourous loués pour leurs pouvoirs magiques. «Ils ont une autorité très grande que nous n'avons pas, souligne le pasteur Vincent Hubac, membre du Conseil national de l'Eglise réformée de France. Et comme ils sont isolés, ils peuvent facilement glisser dans des dérives sectaires.» Longagu Litula Gode le reconnaît lui-même : «Je vous dis la vérité : de nos jours, il y a beaucoup de faux prophètes.» Dans le cadre de ses fonctions, il se fait appeler «pasteur Gode», comme pour mieux souligner son lien avec le divin. Chaleureux, toujours souriant, il exerce depuis cinq ans au centre d'évangélisation le Réveil, à Gennevilliers. Auparavant, il prêchait au Bénin. C'est là qu'il fait la connaissance en 2002 d'Odilon Nseka, vagabond inspiré qui campe dans des églises au gré de ses pérégrinations. Ce dernier, à la différence de Gode, n'a jamais été ordonné pasteur. Il ne possède qu'un brevet d'électronique, mais affirme avoir reçu un «appel», il se dit en «mission», veut rejoindre son frère aîné en Belgique. Gode le retrouve en banlieue parisienne un an plus tard. Entre-temps, Odilon est devenu «prophète». Les grands ensembles sont sa Terre promise. Il recrute dans la population d'origine congolaise (ex-Zaïre), se fait connaître par des prospectus glissés dans les boîtes aux lettres. Il bénéficie aussi du parrainage d'un «apôtre», un autre Zaïrois nommé Izawou, qui propage l'Evangile entre Bruxelles et Paris. Une onction transmise par apposition des mains, un mot d'encouragement, et le voilà investi. Odilon tient ses premières assemblées dans un resto de Drancy, Le Pacific, qu'il doit vite quitter pour cause d'impayés. Il réunit une vingtaine de disciples, dont Brigitte Sinda, qui lui ouvre les portes de son F4 de la cité du Bois-l'Abbé. C'est dans son séjour meublé de fauteuils rococo, au 11e étage d'une tour, qu'il officie chaque mercredi soir et dimanche après-midi, chante, enseigne la Bible, lit l'avenir. «B était la bouche de Dieu, celui qui porte Sa parole», explique Brigitte Sinda, une Zaïroise mère de cinq enfants. Dans le quartier, il n'est pas le seul à diffuser la bonne parole. «Des prédicateurs ? Il y en a plein. Des Antillais, des Africains, sans parler des musulmans purs et durs, s'écrie Yves, un gardien.
Ici, on tourne beaucoup à la religion, beaucoup trop.»


Odilon vit de petits boulots et d'aumône. Comme beaucoup de pasteurs autoproclamés, il réclame sa dîme, 10% du revenu, mais ses troupes sont pauvres et clairsemées. «Il gagnait très peu d'argent, d'ailleurs il me doit encore des sous», dira aux policiers Jacques T., qui lui sous-loue une chambre au-dessus du centre commercial. «On lui donnait 50, 100 euros, ça lui permettait d'avoir des habits», se souvient Longagu Gode. Un prophète est aussi payé au résultat. Quelqu'un recouvre la santé ? Une quête est organisée. «Il avait pas mal de qualités, poursuit le pasteur Gode. Les gens de Champigny me le disaient : «J'étais malade, il a prié pour moi et j'ai été guéri«Mais il lui manquait un peu d'éthique.» Outre quelques libéralités avec la loi commune, comme conduire sans permis ni assurance, il se montre tyrannique, coléreux, voire violent. En avril 2006, il suffit que Brigitte et son mari contestent l'un de ses diktats pour qu'il explose : «Il nous a sorti des mots incroyables :«Toi, ta femme et tes enfants, vous allez souffrir et vous allez me chercher comme des chiens» Il a frotté ses pieds sur le tapis. Quelqu'un qui fait ça, il jette le sort», raconte-t-elle.
Au cours de cette crise, le prophète perd une part de ses effectifs déjà maigres et doit trouver un nouveau toit. Il échoue au Relais méditerranéen, «tajine, salon de thé», l'unique restaurant de la cité. «On ignorait que c'était un prêtre, raconte la propriétaire. Il nous disait que c'était pour des chants.» Il jette aussi son dévolu sur une autre disciple, Konga Kapinga, que tout le monde appelle Henriette. Une aide-soignante qui vit avec ses trois enfants, séparée de son époux. Elle devient «marna pasteur», sa «numéro deux». Celle qui dépose à la préfecture les statuts de son «Eglise du Gagnant de la Bonne Nouvelle». Odilon est tout le temps fourré chez elle. Il a choisi d'épouser sa fille aînée, Nanou, 19 ans, qui lors des messes assure la chorale. La mère est d'accord. L'intéressée résiste.

Croyante, passionnée de gospel, une part d'elle-même est attirée par celui qu'elle appelle «le pasteur». L'autre Nanou aime la mode, prête sa voix à une chanson de rap intitulée «Gangster pour me refaire», prépare une école d'infirmières et flirte avec un garçon de la tour. Odilon Nseka la suit dans la rue, lui fait des crises de jalousie en public, menace ses amis, surveille ses appels. «Il était devenu comme un chien enragé, il courtisait ma fille, qui est française, pour avoir les papiers. Mais elle ne voulait pas; elle disait qu'elle était encore jeune, que ce n'était pas son genre d'homme», affirme le père, Robert Kapinga, ex-ingénieur au chômage. Et son avocat, Me Jean Chevais, d'ajouter : «Odilon s'est cru propriétaire de cette enfant.» Est-ce le prétendant ou le prophète qui ne supporte pas ses velléités d'indépendance ? L'un comme l'autre veut punir l'infidèle. Quand, le 16 août 2006, Nanou lui annonce qu'elle ne l'épousera pas, il lui lance : «Tu vas voir, je vais mettre fin à cette histoire et j'irai en prison.» Le lendemain matin, une détonation éclate à la lisière de la cité. «Personne ne s'est déplacé, on a cru à des pétards. L'été, y en a tout le temps», raconte Martine Quinton. Un peu plus tard, cette habitante remarque une masse sombre au pied d'un muret couvert de tags, dans un passage menant à des pavillons : «Quand on s'est approché, on a vu la demoiselle avec une grosse blessure dans le dos.» Nanou Kapinga a été tuée par balle en se rendant à la pharmacie où eue travaillait comme apprentie. Son baladeur qui marche encore diffuse un air de gospel.
En garde à vue, Odilon Nseka fournit un faux alibi, puis prétend que Nanou ne voulait pas le quitter. «Et si elle l'avait fait, dit-il, il y a suffisamment de femmes dans l'Eglise pour que j'en retrouve une.» Il est libéré en l'absence de preuve. Ce n'est que deux mois plus tard qu'une femme de ménage déclare l'avoir croisé ce matin-là sur le lieu du crime. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour témoigner ? «Parce que j'ai peur, dit-elle aux enquêteurs de la brigade criminelle. J'ai terriblement peur d'Odilon.» Le prophète a déjà fui à Bruxelles. Il ne sera arrêté que fin avril dernier par la police belge. Depuis, Brigitte Sinda est devenue méfiante. «Tout ces prophètes qui sont dans le faux, ça ne va pas», dit-elle. Elle préfère prier en famille. «On parle à Dieu directement.» La mère de Nanou fréquente, elle, une nouvelle Eglise. Sur son portable, qu'elle garde fermé, son message d'accueil tient en cinq mots :
«Gloire à l'Eternel. Amen !»

(1) Lire l'excellent livre de Sébastien Fath «Du ghetto au réseau. Le protestantisme évangélique en France. 1800-2005»,Labor et Fides, Genève, 2005.

 

Christophe Boltanski
Le Nouvel Observateur

Publié dans : Faux Prophètes et fausses doctrines
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