Ces Eglises sont créées par des prédicateurs autoproclamés et rassemblent parfois des milliers de fidèles. Enquête sur le succès et les dérives d'une nouvelle mouvance protestante
Il se déclare «prophète». Il prédit bonheur et infortune comme on distribue bons et mauvais points. Il réalise des miracles
et prêche l'Evangile. Un pasteur guérisseur, à l'occasion réparateur télé, peintre, carreleur... Avant sa fuite éperdue, Odilon Nseka répandait ses bienfaits dans les barres HLM. Un sans-église
fixe qui rendait son culte dans les living-rooms et les salles de restaurant. Un sans-papiers qui affirme être au moins dans ceux du Seigneur. Né à Kinshasa en 1975, il n'a pas de titre de
séjour. Un clandestin, à l'image d'un phénomène religieux largement méconnu en France et qu'on pourrait appeler l'évangélisme sauvage. Aujourd'hui, l'Envoyé du Bois-1'Abbé, la plus grande cité de
Champigny-sur-Marne, ne possède plus ni temple ni dévots. Ceux qui le vénéraient contestent ses pouvoirs, quand ils ne le traitent pas d'assassin. L'homme qui promettait à ses ouailles richesse
et succès, ce fondateur d'une Eglise dont il était l'unique ministre, croupit à la prison de Fresnes. Arrêté après un an et demi de cavale, il a été mis en examen pour le meurtre d'une jeune
fille qu'il voulait épouser malgré elle. «La plupart des gens se sont détournés de lui», déclare son confrère en religion, son compatriote de l'ex-Zaïre, qui fut aussi son ami, le
pasteur Longagu Litula Gode.
Petit, trapu, un visage poupin, Odilon Nseka est un prédicateur évangélique, le soldat perdu d'une armée aussi puissante que diverse. Une myriade de courants en passe de submerger le
protestantisme hexagonal. Les évangéliques rassemblent plus de 400 000 fidèles sur le sol français. Tous les dix jours, une nouvelle chapelle se crée (1). Dans la plupart des cas, il s'agit
d'assemblées qui ont pignon sur rue, regroupées dans des fédérations, de pasteurs dûment formés dans des facultés de théologie, soumis au contrôle de leurs pairs et de leurs paroissiens. Mais aux
côtés de ces structures établies apparaissent des Eglises dites autocéphales, propriétés d'un homme ou d'une famille (voir encadré), des prêcheurs sortis de nulle part, des devins, des
gourous loués pour leurs pouvoirs magiques. «Ils ont une autorité très grande que nous n'avons pas, souligne le pasteur Vincent Hubac, membre du Conseil national de l'Eglise réformée de
France. Et comme ils sont isolés, ils peuvent facilement glisser dans des dérives sectaires.» Longagu Litula Gode le reconnaît lui-même : «Je vous dis la vérité : de nos jours, il y
a beaucoup de faux prophètes.» Dans le cadre de ses fonctions, il se fait appeler «pasteur Gode», comme pour mieux souligner son lien avec le divin. Chaleureux, toujours souriant,
il exerce depuis cinq ans au centre d'évangélisation le Réveil, à Gennevilliers. Auparavant, il prêchait au Bénin. C'est là qu'il fait la connaissance en 2002 d'Odilon Nseka, vagabond inspiré qui
campe dans des églises au gré de ses pérégrinations. Ce dernier, à la différence de Gode, n'a jamais été ordonné pasteur. Il ne possède qu'un brevet d'électronique, mais affirme avoir reçu un
«appel», il se dit en «mission», veut rejoindre son frère aîné en Belgique. Gode le retrouve en banlieue parisienne un an plus tard. Entre-temps, Odilon est devenu
«prophète». Les grands ensembles sont sa Terre promise. Il recrute dans la population d'origine congolaise (ex-Zaïre), se fait connaître par des prospectus glissés dans les boîtes aux
lettres. Il bénéficie aussi du parrainage d'un «apôtre», un autre Zaïrois nommé Izawou, qui propage l'Evangile entre Bruxelles et Paris. Une onction transmise par apposition des mains,
un mot d'encouragement, et le voilà investi. Odilon tient ses premières assemblées dans un resto de Drancy, Le Pacific, qu'il doit vite quitter pour cause d'impayés. Il réunit une vingtaine de
disciples, dont Brigitte Sinda, qui lui ouvre les portes de son F4 de la cité du Bois-l'Abbé. C'est dans son séjour meublé de fauteuils rococo, au 11e étage d'une tour, qu'il officie chaque mercredi soir et dimanche après-midi, chante, enseigne la Bible, lit l'avenir. «B était la bouche de Dieu, celui qui
porte Sa parole», explique Brigitte Sinda, une Zaïroise mère de cinq enfants. Dans le quartier, il n'est pas le seul à diffuser la bonne parole. «Des prédicateurs ? Il y en a plein. Des
Antillais, des Africains, sans parler des musulmans purs et durs, s'écrie Yves, un gardien. Ici, on tourne
beaucoup à la religion, beaucoup trop.»
Christophe Boltanski
Le Nouvel Observateur
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